Les dits du corbeau noir

ANGELINE (NOUVELLE) BRAN DU 2016 04 09 SEPT

Angeline...   Nouvelle     Bran du     03 09 2016

 

 

Quand j'ai fait sa connaissance, elle devait avoir vingt deux ou vingt trois ans, guère davantage...

Elle travaillait au siège parisien d'une grande compagnie bancaire comme sténo-dactylo au sein d'un pool réunissant plus de cent vingt femmes dotées chacune d'une machine et pour une bonne part d'une langue assez acide et très corrosive...

 

Elle, elle avait, en plus de sa machine, su garder un peu de cœur ; suffisamment pour exprimer encore une attention, une bienveillance, à l'égard de ses semblables ou des nouveaux arrivants dans la « boîte » comme ce fut mon cas...

 

Elle était coquette, élégante, soignée, maquillée, mais sans ajouts ostentatoire et excessifs... Blonde véritable, mince de taille, de petits seins, un visage rond, des yeux marrons et une voix douce et agréable...

 

Elle m'aida à m'intégrer au sein de cette unité dactylographique et sténographique et je lui en ai été vraiment reconnaissant. Il faut dire que j'étais à vingt et un ans le seul homme parachuté soudainement dans cette basse-cour à cancans....

 

Deux semaines plus tard, j'étais affecté à une autre unité de service, mes « supérieurs » ayant jugé que j'étais apte à d'autres fonctions plus adéquates avec mes facultés et capacités professionnelles !...

 

Ce n'est que trois ans plus tard que je découvrais que l'un de mes collègues que l'on appelait respectueusement MR James ( une sorte de moine d'une trentaine d'années, échappé de sa cellule et ayant trouvé refuge dans un poste des plus discrets de rédacteurs et de codificateurs dans le monde ouaté de la finance) entretenait des rapports plus qu'inattendus avec la demoiselle précitée...

 

Réglé comme une montre Suisse, ponctuel, silencieux, plongé du matin au soir dans sa tâche répétitive sans lever la tête ; méticuleux au possible, c'était l'employé modèle...

 

Il arrivait tous les matins à huit heure vingt cinq, faisait sa journée, ne parlait aux autres que dans un cadre très limité et strictement professionnel, mais avec une voix toujours égale, posée, mesurée à souhait...

 

Le soir cependant, ce respectable collègue enfilait un costume de velours et un chapeau qui, à une autre époque, aurait pu, certains détails physiques en moins, le faire passer pour Toulouse-Lautrec !

 

Pour en venir aux faits, avérés par ailleurs et par la suite, ce « bonhomme » James était en fait ce qu'on nomme un « maquereaux » et la belle et douce Angeline travaillait pour lui en son domicile (aménagé en alcôve avec accessoires spécialement étudiés) ; domicile situé dans les beaux quartiers autour du parc Monceaux...

 

Je fus invité un vendredi soir à visiter ce nid d'amour sans pour autant en « consommer » les plaisirs charnels bien que cela aurait pu se faire moyennant finance bien entendu...

ll semble, le recul aidant, que l'on ait jugé à tord que je pouvais être un « client potentiel »...

 

Appelé à d'autres fonctions et en d'autres lieux, je ne devais retrouver la dite Angéline que treize années plus tard, mais dans quel état !

 

Elle paraissait maintenant avoir la cinquantaine tant son corps, son visage, était « marqué » par une vie tortueuse et dissolue... Tout le jardin que j'avais connu était fané et flétri !...


Elle était déléguée syndicale et avait été reléguée au service du courrier ce qui lui permettait de se déplacer dans tous les étages et services de l'immeuble et plus particulièrement au dernier des dits étages dans le grand bureau du Chef du personnel dénommé par les employés « Double scotch » ce qui ne devrait pas nécessiter d'explications supplémentaires....

 

C'était un retraité de l'armée qui avait accentué son caractère « peau de vache ».

Il faut dire qu'il excellait dans ce rôle et qu'il faisait régner la crainte dans tout le bâtiment...

Il devait beaucoup écrire et dicter de lettres car Angelina passait de longues heures dans le feutré de ce bureau...

 

C'est une autre collègue également déléguée syndicale qui me raconta la suite : Arlette... C'était une femme qui arrivait à ses cinquante cinq ans... Elle avait été mariée, sans avoir d'enfants, et son mari, violent et alcoolique, l'avait régulièrement et copieusement tabassée avant de finir en prison pour coups et blessures aggravées sur son épouse laquelle avait enfin divorcé non sans séquelles au niveau d'un œil perdu lors de la dernière altercation...

 

Ayant été battu plus qu'on ne peut le supporter et l'imaginer, elle se battait maintenant pour elle-même, pour sa dignité retrouvée et celle qu'elle pouvait encore offrir à une humanité des moins méritantes, hélas !...

 

Cela se passa au mois d’août alors que la canicule régnait sur la capitale...

 

Au-dessus du 7è étage se tenait une terrasse aménagée en partie en « espace vert » (des arbustes et des plantes en pots) entourant une petite piscine... On y accédait par un escalier condamné par une porte fermant à clef ; escalier partant du couloir aboutissant au bureau du responsable du personnel...

 

Angelina fit le plongeon à onze heure et cinquante trois minutes très précisément, non dans la piscine mais du haut de la terrasse et s'écrasa sur le toit d'un véhicule des postes garé en contrebas...

 

Bien qu'on retrouva des effets très personnel d'Angeline dans le bureau du dit directeur, celui-ci ayant un alibi au moment des faits fut innocenté mais prit une retraite anticipé... A cette heure, il taquine le goujon le long de la Loire aux environs de Chambord...

 

Quand à Mr James, il démissionna peu de temps après et ouvrit une boutique d'antiquités dans un quartier chic de Paris calé entre une copie d'un meuble Louis Philippe et un portrait de Marie Curie....

 

Sauf quelques rares collègues dont Arlette, il n'y eu personne d'autre à l'enterrement d'Angeline ; pas un seul membre d'une éventuelle famille même éloignée...

 

Ce qui précède rentre dans la catégorie usuelle des drames de la banalité entouré d'une indifférence notoire, le genre d’événement qui ne requière de publicité pas plus que n'en requérait la rubrique dite des chiens écrasés...

 

Je ne crois pas plus à l'enfer qu'au purgatoire et pour ce qui est du « paradis », il est possible d'en entrevoir les félicités quelques instants plus ou moins étirés dans notre vie terrestre...

 

Cependant j'ose, j'ai l'audace de croire, que tout amour dispensé et ce, quelque soit la forme du don qui l'accompagne, n'est jamais « perdu » et que tout ce qui a ruisselé de la fontaine du Don y retourne en pluie de larmes ou de joies en vue de nouvelles distributions et irrigations au sein de notre périple humain dont nous provoquons, par ailleurs, bien des assèchements...

 

Et pour conclure, je dirais que je n'ai jamais oublié, d'Angéline, le visage de la beauté incrustée dans le don et sa générosité...



04/09/2016
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